Maroc / CEDEAO : Imru Al Qays Talha Jebril décrypte tous les enjeux (Itw)

Maroc / CEDEAO : Imru Al Qays Talha Jebril décrypte tous les enjeux (Itw)

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Présentée comme un élément catalyseur de l’économie ouest africaine, l’adhésion du Maroc à la CEDEAO de fait toujours attendre malgré plusieurs dates avancées et finalement repoussées. Aujourd’hui le dossier c’est comme perdu dans les tiroirs, quoique presque tous les dirigeants africains sont unanimement d’accord et attendent à bras ouverts leurs amis marocains.

Cependant les enjeux continuent d’alimenter les discussions des économistes des secteurs privé, comme public, que ça soit du côté marocain comme ceux de la zone ouest africaine.

Pour une fois encore, Panorapost est allé à la rencontre d’un chercheur bien au fait du sujet pour décrypter le désormais « projet » d’adhésion du Maroc à la CEDEAO.

Imru Al Qays Talha Jebril (photo) est un analyste politique, d’origine Marocaine et Soudanaise, vivant à Rabat. Mr. Talha Jebril travail en tant que conseiller auprès du Haut-Commissaire au Plan, spécialiste des études de prospectives, ainsi que de la géopolitique. Imru Al Qays Talha Jebril est aussi un leader associatif, il préside le Think and do Tank EDFIRST, qui est un laboratoire d’idée focalisé sur l’education. Mr. Talha Jebril a aussi publié des policy papers, notamment avec le think tank Allemand DGAP; et il a participé a des conférences de haut niveau, étant un panéliste aux cotés de l’ancien secrétaire general de l’ONU Ban-Ki Moon et l’ancien président Mexicain Ernesto Zedrillo. Mr. Talha Jebril travail aussi en tant que consultant pour des organisation internationales, dans le domaine de la gouvernance et de l’interprétariat. 

Dans sa déclaration, il affirme que « le Maroc a clairement une image positive plus présente dans les pays francophones de l’Afrique, et plus spécifiquement ceux de la CEDEAO. Son soft power n’est pas aussi important dans les pays anglophones du continent, de par une politique plus timide envers ces pays. Cela s’explique par le manque d’acteurs économiques et politiques anglophones que le pays a à offrir, en partie, mais aussi par le fait que la diplomatie marocaine focalise ses efforts sur la question du Sahara, offrant une sorte de choix cornélien entre le soutien du Gouvernement Marocain ou une rupture des relations bilatérales. »

Par rapport à la position géographique du Maroc plutôt vu comme un pays arabe et qui devrait se tourner vers ses voisin du Maghreb et du Moyen Orient, il estime qu’« Il nous faut une pensée nouvelle, une identité africaine plus ancrée, au lieu de rester dans de vieux paradigmes identitaires relatant seulement à la couleur de la peau ou l’appartenance à une soi-disant unité Arabe. Le Maroc est avant tout un pays africain, berbère et en 3ème lieu, arabe, et partage plus de choses avec le Sahel et l’Afrique de l’Ouest qu’il en partage avec le Proche-Orient. »

Sur un autre régistre, il explique que « le Maroc doit alterner une diplomatie économique réfléchie pour ne pas déranger les intérêts cruciaux de la France, sans pour autant perpétuer le contrôle financier et politique français dans la région. Le Maroc et la CEDEAO peuvent gagner en hégémonie politique et financière à travers l’adhésion du Maroc et l’homogénéisation des traités et autres accord commerciaux. »

Comment est vue la politique étrangère marocaine en Afrique ?

Le Maroc étant le plus grand investisseur africain en Afrique de l’Ouest jouit relativement d’une bonne image quant à sa politique étrangère. En plus d’investissements directs, le Maroc est vu comme un pays frère du Sud, et avec des liens historiques, en plus de sa politique d’intégration des migrants au Maroc et de sa politique d’éducation d’imams, entre autres. Sur le plan purement géopolitique, le Maroc poursuit son rôle de médiateur dans les affaires des pays de l’Afrique de l’Ouest, comme par exemple, dans l’affaire récente du président sortant Gambien Sidi Yahya Jammeh. Cela dit, le Maroc a clairement une image positive plus présente dans les pays francophones de l’Afrique, et plus spécifiquement ceux de la CEDEAO. Son soft power n’est pas aussi important dans les pays anglophones du continent, de par une politique plus timide envers ces pays. Cela s’explique par le manque d’acteurs économiques et politiques anglophones que le pays a à offrir, en partie, mais aussi par le fait que la diplomatie marocaine focalise ses efforts sur la question du Sahara, offrant une sorte de choix cornélien entre le soutien du Gouvernement Marocain ou une rupture des relations bilatérales. Cette position ne sert pas toujours tous ses intérêts, et dans le cas des pays de l’Afrique de l’Est ou ceux qui sont proches de la sphère Sud-Africaine, cela se traduit même par une réticence de dialogue et une méconnaissance de la population locale et du produit ‘Made in Morocco’ que ça soit d’ordre commercial, touristique ou politique.

D’autre part, le grand retour du Maroc dans l’Union Africaine a été une grande victoire diplomatique et a permis au Maroc de reprendre sa place en tant que membre fondateur de l’organisation et d’étendre son soft power dans le continent. L’année 2017 restera ancrée dans la politique africaine comme étant l’année marocaine ; avec un retour de force du pays dans la famille africaine. La preuve tacite de l’image dont jouit le Maroc dans le continent peut être conclue sous l’angle des pays africains, lors du vote pour l’organisation de la Coupe du Monde 2026, où seulement 11 pays Africains ont voté contre la candidature marocaine, ce qui dénote d’une image assez positive du pays dans le bloc continental. En outre, les visites répétées de sa Majesté le Roi Mohammed VI ont été largement acclamées, et ont donné lieu à la signature de plusieurs traités bilatéraux favorisant les échanges commerciaux, l’allègement des obstacles tarifaires, et la collaboration en termes d’expertise (notamment dans les assurances, banques, télécommunications, agriculture, industrie, etc.…).

Quelle appréciation faite-vous de l’adhésion du Maroc à la CEDEAO, annoncée, repoussée et maintenant silencieuse ?

Je voudrais commencer par mentionner que j’avais déjà écrit mon projet de fin d’étude à l’Université Al Akhawayn sur ce sujet, vers la fin de l’année 2012, à l’époque il y avait encore un manque flagrant de données et de littérature sur le sujet, mis à part quelques publications archaïques sur l’histoire  des relations entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest, en termes culturels, religieux et économique, relatant des relations du Maroc antique avec le Marché Africo-Sahélien à travers Sijilmassa et Tombouctou. À l’époque (2012-2013); le Maroc et la conscience politique Marocaine lambda, ne considéraient pas que l’Afrique de l’Ouest représentait également une opportunité économique pour le pays, et ce malgré la présence marocaine en Afrique notamment à travers les banques, assurances, et autres entreprises minières et pharmaceutique dans la région (la banque BMCE étant pionnière dans le domaine). Cela dit, j’avais trouvé qu’avec la faillite du projet d’intégration de l’Afrique du Nord et du Maghreb Arabe, l’alternative africaine, ou plutôt le retour aux relations d’antan, était une pensée économique et politique logique. Suite à mes recherches, j’ai réalisé que ECOWAS, ou CEDEAO en français, était un groupement panafricaniste assez bien intégré, avec une vision solide sur le long-terme au niveau social, économique et politique ; on remerciera des figures telles que le Panafricaniste Ghanéen Kwame Nkrumah pour avoir élaboré les édifices idéologiques de ce projet, à l’image de l’intégration européenne. La CEDEAO représente 350 millions de consommateurs, un PIB de de 345 milliards de dollars, des pays en pleine croissance, une région assez stable, avec des démocraties assez fortes tels que le Sénégal, le Sierra Leone et le Libéria.

Cela dit, à l’époque, j’avais réalisé deux choses sur le sujet. Pour qu’une telle intégration puisse vraiment prendre place, il fallait comprendre à quel point le Nigéria, en tant que puissance régionale, considérait la CEDEAO comme étant une sorte de marché interne – internal turf-, donc à quel point il était primordiale pour le Maroc de raviver ses relations avec le Nigéria pour pouvoir assurer sa place dans ce groupement économique (ce n’est d’ailleurs pas un hasard que le siège des bureaux de la CEDEAO se trouve à Lagos et non pas à Dakar, par exemple). Deuxièmement, que l’intégration du Maroc dans le groupement économique n’était pas possible sans le développement d’une vraie intégration d’infrastructures (routes, ports, routes ferroviaires, et connexions aériennes), et cela veut dire implicitement que tant que le Maroc souffre d’un problème politique au niveau du Sahara il ne pourra pas entamer cette intégration en bonne et due forme (le sud du Maroc, à travers la Mauritanie et le poste frontalier Guerguerat étant la seule route viable pour les transports de camions).

D’un point de vue légal stricto sensu, d’après la constitution de la CEDEAO, le Maroc peut déjà être considéré comme étant membre du groupement. La restriction légale étant, d’après le traité de constitution de 1975, revu en 1993, que “les membres de la communauté sont les états qui ratifient le présent traité”. Néanmoins, la CEDEAO ayant accordé l’accord de principe sur l’adhésion du Maroc le 4 juin 2017 à Monrovia lors du 51ème sommet de la CEDEAO, peine à faire avancer les choses en vue d’un blocage politique sur la question. Il y a à mon avis deux explications par rapport à ce silence. Premièrement, le Nigéria considère toujours que le Maroc reste une sorte de menace hégémonique par rapport à son contrôle du bloc régional ; il y a donc une certaine crainte que le Maroc risquerait de représenter un challenge d’ordre géopolitique et économique dans la région, ainsi que décisionnel, étant donnée l’emprise que le Nigéria a toujours eu sur le regroupement économique. Pour comprendre cette réticence, il faut analyser les dynamiques historiques internes de la CEDEAO, étant la lutte entre les pays francophones du bloc (aussi appelé le bloc de Casablanca – notez l’appellation) et les pays anglophones et lusophones du bloc (le bloc de Monrovia), qui a toujours défini les frictions internes de la CEDEAO sur la base des appartenances coloniales, linguistiques et culturelles.  Cette concurrence a toujours existé dans le groupement, et l’adhésion du Maroc est vue comme une sorte de victoire ou ravitaillement du bloc casablancais, et donc francophone.

Cette méfiance se traduit aussi par les acteurs économiques (consortium de business et d’ONGs) nigériens qui sont sceptiques vis-à-vis de l’intégration du Maroc, avançant des arguments comme les accords de libre échanges dont bénéficie le Maroc avec l’Union Européenne et les Etats Unis, qui permettent t aux produits européens de se retrouver dans le marché ouest-africain et concurrencer les acteurs économiques (industriels et autres) dans la région, réduisant ainsi leur compétitivité.

A mon avis, les acteurs nigériens et dans certains cas sénégalais aussi qui avancent les arguments économiques en premier lieu, choisissent délibérément de ne pas mettre en exergue l’aspect géopolitique et les dynamiques internes de la CEDEAO, en sachant que le seul acteur économique dans la région qui représente une compétition déloyale est l’acteur chinois- le plus grand exportateur dans la région- à travers l’export de produits à bas prix et d’autres techniques commerciales tel que le dumping.

La stratégie à suivre pour le Maroc maintenant est un rapprochement multidimensionnel avec le Nigéria et les acteurs économiques nigériens, pour les convaincre que le Maroc ne cherche pas à raviver les tensions entre blocs francophones et anglophones de la CEDEAO, et que son adhésion ne représente en aucun cas une menace économique pour les pays du bloc régional mais plutôt une opportunité d’élargir les exportations des pays de la CEDEAO au marché marocain et vice versa. Cela devrait se traduire par une augmentation du niveau des importations du Maroc de la région, qui représente jusqu’à ce jour un faible pourcentage en comparaison avec les exportations. D’après le rapport de l’office des changes marocain, le Maroc garde un solde commercial largement en sa faveur dans la région, alors que les exportations y ont triplé (passant de 3.2 milliards de dirhams en 2008, à 10.2 milliards de dhs en 2016) les importations dans la même période, restent au même niveau ou sont en baisse. En somme, les échanges commerciaux avec les pays de la région représentent seulement 4 % des exportations Marocaines et 2 % de son commerce mondial. Donc une dynamisation des échanges économiques devrait être une priorité pour faire de l’adhésion une prérogative politique et économique claire. Sans cela, le Maroc peinera à convaincre ses homologues ouest-africains que l’adhésion est une condition sine qua non pour dynamiser la région économiquement.

La libre circulation des personnes et la question de la monnaie ne constituent-elles pas d’autres freins à l’adhésion du Maroc?

À mon avis, la libre circulation oui, mais la question de la monnaie, pas tellement. Je m’explique.

Pour ce qui est de la libre circulation, le Maroc étant un pays de transit pour les migrants clandestins en Europe, se retrouve dans une situation délicate. En théorie, le pays voudrait bien ouvrir ses frontières aux pays de la CEDEAO, mais ne veut pas se retrouver dans une situation où il doit faire face à une augmentation d’arrivées de migrants qui, sous couvert de la libre circulation, utilisent le Maroc comme une sorte de plateforme de départ vers l’immigration Européenne. D’un autre coté, les autorités à Bruxelles ou Madrid, verraient l’adhésion du Maroc à CEDEAO comme une menace potentielle, si le Maroc décide d’adhérer à la libre circulation, pensant que cela aurait comme conséquence une augmentation des candidats à l’immigration clandestine, à travers l’enclave de Melilla ou autres routes maritimes en méditerranée. Il y a là une sorte d’impasse politique. Le Maroc se veut un pays ouvert, un pays d’accueil, et un pays ouvert vers l’Afrique, mais sa position géostratégique pourrait entraver cette ouverture, étant données les pressions européennes sur le sujet, mais aussi sa propre capacité à absorber cette immigration, qui des fois, peut se transformer d’un stade transitoire à en devenir permanente. Il n’y a pas pour l’instant de politiques proposées qui puissent résoudre cette impasse politique. A mon avis, il faudrait encourager les Think Tanks, africains et marocains, à réfléchir sur cette question et à proposer des solutions appropriées.

En ce qui concerne la monnaie, je ne vois pas en quoi cela serait un frein. Le Maroc ayant une politique monétaire et fiscale assez conservatrice, je ne le vois pas rejoindre la monnaie unique proposée par la CEDEAO en 2020, mais il peut très bien établir un accord d’adhésion au regroupement régional, sans pour autant délaisser sa monnaie nationale, avant de faire des études de faisabilité approfondies, ou simplement choisir de faire un accord similaire à celui que les Britanniques ou les Suisses ont fait avec l’Union Européenne. Le Maroc peut donc très bien rejoindre la CEDEAO sans pour autant en adopter sa monnaie, chose qu’il pourrait considérer de faire plus tard, ce qui pourrait en effet être intéressant sur le long-terme, avec une stabilisation et homogénéisation des politiques monétaires des pays de la CEDEAO.

La politique assez complexe du Maroc avec ses voisins du Maghreb ne constituent-elle pas une méfiance des pays de la CEDEAO ?

Le Maroc n’a pas de différend d’ordre territoriale, ou géopolitique avec les pays de la CEDEAO; il n’y a pas d’historique de relations tendues (je parle de conflits majeurs) avec les pays de l’Afrique de l’Ouest. Toute méfiance qu’il peut y avoir sont donc à mon avis sans grande importance, mis à part le soutien que le Nigéria et les autres pays anglophones (Liberia, Ghana…) du bloc régional, apportent à la question du Sahara, qui sont plus en faveur de la position algérienne ou sud-africaine sur le sujet. Il faut donc commencer à mettre encore plus en exergue les liens étroits que le Maroc entretient avec des pays tels que le Sénégal, le Cap-Vert ou encore la Côte d’Ivoire. Ces relations ne sont pas entachées par des complexités politiques et la logique des relations tendues avec les voisins maghrébins n’est pas pertinente quand il s’agit de la relation du Maroc avec l’Afrique de l’Ouest. Cela dit, le Maroc devrait faire un effort diplomatique d’envergure pour faire changer ses vieilles positions, et rallier à sa cause l’ensemble des pays tout en mettant en avant la solution proposée d’autodétermination dans le cadre la régionalisation avancée pour le Sahara. Cette offensive diplomatique couplée avec des investissements directs peut changer l’attitude de ces pays envers le Maroc. Toute méfiance émanant de ses relations passées avec les pays du Maghreb ne rentre pas en considération étant donnée les actions amicales palpables du Maroc envers les pays du CEDEAO.

On a évoqué un possible changement de stratégie du Maroc avec l’entrée des lobbies aux dépens de la diplomatie classique, est-ce que cela est une bonne stratégie ?

Si cette stratégie vient aux dépens de la diplomatie classique, elle ne sera pas suffisante, mais la combinaison des deux est la bonne route à suivre. Les lobbies commerciaux tels que l’Office Chérifienne des Phosphates (OCP), les Banques marocaines (Attijariwafa Bank, BMCE et la Banque Populaire, ainsi que le groupe minier Managem, peuvent vraiment représenter une force de frappe marocaine pour convaincre leur posture win-win vis à vis des marchés de la CEDEAO (par exemple les banques marocaines forment et recrutent localement, contrairement à d’autres multinationales). Rien ne remplace une diplomatie ‘brick and mortar’ , autrement dit, classique, qui prend en compte les intérêts,  leurs élites économiques et politiques, ainsi que les leaders africains. Le Maroc doit se rapprocher du Nigéria et de tous les pays anglophones de la CEDEAO, et les convaincre que l’adhésion du Maroc à la CEDEAO s’inscrit dans une logique pérenne, relatant non seulement des échanges d’expertise, et d’échange commerciaux favorables, mais aussi les échanges culturels, éducationnels, et d’intégration identitaire. Le Maroc a longuement été comparé à ses confrères arabes, sur la base de la stratification néo-colonialiste -j’ai envie de dire-, aux pays du Moyen-Orient. Mais à mon avis, le Maroc est plus en lien avec la culture malienne, sénégalaise et mauritanienne que celle de l’Irak, par exemple. Il nous faut une pensée nouvelle, une identité africaine plus ancrée, au lieu de rester dans de vieux paradigmes identitaires relatant seulement à la couleur de la peau ou l’appartenance à une soi-disant unité Arabe. Le Maroc est avant tout un pays africain, berbère et en 3ème lieu, arabe, et partage plus de choses avec le Sahel et l’Afrique de l’Ouest qu’il en partage avec le Proche-Orient.

Y a-t-il menace pour les intérêts français, quand on sait que la zone CEDEAO est un bastion économique pour la France ?

Premièrement, la CEDEAO est non seulement un bastion économique pour la France, mais surtout un bastion Chinois, et à un degré moindre, de la Grande Bretagne.

Je ne qualifierais pas l’adhésion du Maroc à la CEDEAO de ‘menace’, mais plutôt de concurrence préférentielle. Le Maroc se positionne comme un pays qui n’a pas d’antécédent ou d’aspirations coloniales dans la région, avec une proximité culturelle, qui se traduit majoritairement dans le cadre du soft power religieux, notamment avec la présence des Imams formés au Maroc dans la jurisprudence Malikite ou Tijania, ainsi qu’un passé coloniale français commun. En plus du fait que le Maroc représente la 6ème puissance commerciale en Afrique, son adhésion pourrait représenter un renforcement de la zone économique à travers l’expertise qu’il a à apporter dans le BTP, l’agriculture, et l’industrie automobile, par exemple.

La France a été historiquement un acteur politique s’opposant à l’expansion de la CEDEAO. Elle a essayé auparavant de bloquer la création et l’élargissement du bloc économique en faisant croire que le Nigéria était un prédateur pour ses voisins, notamment dans le cas du Bénin ou du Togo, décrivant le Nigéria comme étant ‘l’éléphant africain’ qui broussaille sur ‘l’herbe’ des petits pays ouest-africains, dont il compte se nourrir. La France a aussi agi derrière les coulisses pour faire en sorte que les blocs anglophone et francophone restent méfiants l’un de l’autre. L’intérêt français dans la région se traduit majoritairement par le Franc CFA qui reste utilisé dans le bloc de pays relié à l’UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine), donc l’adoption d’une monnaie autre que le Franc CFA non contrôlée par la Banque Centrale Française est la plus grande menace aux intérêts français. Le Maroc a un rôle à jouer dans ce sens pour aider les pays de la région à adopter une autre monnaie, plus apte à respecter les intérêts propres de ces pays, même s’il n’en fera pas partie. En ce qui concerne les entreprises marocaines, pour certains africains de l’ouest, leurs démarches ressemblent à celles des grands conglomérats français, mais d’un autre côté, il y a peu à peu une confiance qui s’installe en vue de leur provenance marocaine, vu comme moins ‘néo-colonialistes’ et instaurant une approche plus win-win que leurs homologues français.

Le Maroc doit alterner une diplomatie économique réfléchie pour ne pas déranger les intérêts cruciaux de la France, sans pour autant perpétuer le contrôle financier et politique français dans la région. Le Maroc et la CEDEAO peuvent gagner en hégémonie politique et financière à travers l’adhésion du Maroc et l’homogénéisation des traités et autres accord commerciaux. In fine, le Maroc a pour but de rendre la compétitivité des produits issus de la CEDEAO plus compétitifs dans son propre marché et vice versa, dans une logique de coopération Sud-Sud.

Il ya aussi une logique purement géopolitique et militaire que représente l’adhésion du Maroc. Le bloc jouit déjà d’une force militaire à lui propre (ECOMOG), et l’adhésion du Maroc représente un atout majeur pour celui-ci. D’abord, cette adhésion renforcera la puissance militaire régionale, la non-intervention des pays occidentaux dans les affaires politiques de la région et augmentera l’arsenal militaire (en armée de terre et maritime) de la CEDEAO.  Il y aura aussi la possibilité de rendre la région plus autonome dans la gestion de ses conflits liés au terrorisme, au narcotrafic et l’immigration clandestine, et ce à travers un renforcement des partages d’intelligence ou d’exercices militaires conjoints.

Pour conclure, je dirais que le Maroc, en tant que membre de la CEDEAO, représenterait une relation symbiotique, réciproque, d’égal à égal, et pourrait créer une cohésion économique, tant bien financière en termes d’échanges commerciaux, que politique en termes de rapprochement et l’autogestion de conflits internes, ainsi qu’une opportunité pour le Maroc de devenir le hub africain qu’il aspire à devenir. Seulement, ce projet phare ne peut se réaliser sans le travail de fond de part et d’autre pour le renforcement des liens d’éducation, d’échanges académiques, culturels et des liens d’infrastructures d’un côté (un cargo marocain doit actuellement toujours passer par les pays européens pour être renvoyé en Afrique de l’Ouest, et ce pour un prix exorbitant) et d’un rapprochement politique qui œuvre vers l’homogénéisation des procédés de douanes et la mise en place d’une concurrence loyale d’autre part.

L’Union Européenne et le tumulte qu’elle connaît avec le Brexit ou la montée des partis eurosceptiques devrait servir de leçon pour qu’une intégration africaine se fasse autrement, d’une façon meilleure, et je pense que le Maroc et la CEDEAO doivent relever ce défi pour démontrer au monde que l’Afrique peut être un modèle à suivre en termes d’intégration régionale économique et politique.

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

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